« L’envers des mots » : stagflation

Publié le 12 novembre 2022




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Julien Pilot.

Au fur et à mesure que des problèmes de société surgissent et que de nouveaux défis à la science et à la technologie s’imposent, notre vocabulaire s’élargit et s’adapte. Des termes, qui nous semblaient déjà bien connus, s’enrichissent de nouvelles significations, des mots nouvellement créés entrent dans le dictionnaire. D’où viennent-ils? Comment nous permettent-ils de bien comprendre les nuances d’un monde en mutation ? Du ‘validisme’ au ‘silence’, de la ‘division’ à la ‘dégendérisation’, les chercheurs Conversation s’arrêter deux fois par mois sur l’un de ces néologismes pour nous aider à mieux les comprendre et ainsi mieux participer au débat public.

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En ces temps d’incertitude économique, le terme « stagflation » revient résolument dans l’actualité. Il revient car le mot, contraction de stagnation et d’inflation, n’est pas nouveau. Crédité au politicien Ian N. McLeod pour avoir décrit la situation économique en Grande-Bretagne au milieu des années 1960, et utilisé par les économistes pour décrire la situation dans de nombreux pays développés après le choc pétrolier de 1973.

À l’époque, la hausse du prix du baril (de 4 $ à 16 $) plongeait tous les marchés dans une période prolongée de stagnation, voire de récession, du PIB, d’inflation élevée (c’est-à-dire de hausse de l’indice général des prix) et de hausse du chômage. . Pour la France, c’est la fin de la Trente Glorieuse, marquée par un grand dynamisme industriel et une forte élévation du niveau de vie.

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Dans un premier temps, des chercheurs économistes ont tenté d’identifier deux raisons principales à l’apparition de la stagflation.

D’une part, une augmentation du coût de l’énergie et/ou des matériaux (comme les matières premières ou la main-d’œuvre) entraîne une forte hausse des coûts de production, ce qui contribue à la hausse des prix, ralentissant la consommation et la production. , en raison de la détérioration des perspectives de rentabilité.

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D’autre part, des situations prolongées de liquidité excessive (c’est-à-dire un excès de monnaie en circulation) finissent par déprimer la valeur de la monnaie.

Face à l’inflation et à l’érosion de leur pouvoir d’achat, les travailleurs sont justifiés à exiger des salaires plus élevés… ce qui, in fine, maintient les prix à la hausse tout en augmentant simultanément les coûts de production et la demande. Ainsi, une telle boucle prix/salaires nuit à l’industrie, dont les capacités de production et les possibilités de création d’emplois sont en permanence limitées.

Deux effets combinés conduisent à la hausse des prix, à la récession économique et à l’augmentation du chômage, c’est-à-dire à la stagflation :

Dans les années 1970, la stagflation a mis fin aux politiques keynésiennes, alors largement mises en œuvre dans les pays développés. Elles reposaient sur une croyance erronée en une relation inverse entre le chômage et l’inflation (la fameuse courbe de Phillips) et un interventionnisme gouvernemental poussé. Les gouvernements ont alors poursuivi des politiques budgétaires et monétaires dites expansionnistes en dépensant et en abaissant les taux d’intérêt directeurs pour soutenir l’économie.

L’inefficacité de cette politique dans les conditions de stagflation a ouvert la voie aux thèses monétaristes (soutenues notamment par Milton Friedman ou Edmund Phelps), selon lesquelles les agents économiques, anticipant l’inflation future, s’engagent à augmenter les salaires. On retrouve ensuite la fameuse boucle cours/bénéfices, fruit d’anticipations qui confirment une sorte de prophétie auto-réalisatrice. Donc, dans une situation de stagflation, il convient de remplacer les politiques de la demande par des politiques de l’offre (pour lutter contre le chômage) et d’adopter des politiques d’austérité (pour réduire l’inflation).

Sommes-nous à nouveau confrontés à la stagflation, comme l’a récemment suggéré la Banque mondiale ? Cependant, certaines similitudes sont préoccupantes, comme la hausse des prix de l’énergie ou les difficultés d’approvisionnement. De leur côté, les banques centrales remontent certes progressivement leurs taux directeurs, mais les taux réels restent trop bas pour s’ajuster à l’inflation.

Cependant, s’il semble certain que l’économie mondiale survivra à une période de récession et que l’inflation pourrait persister longtemps, un retour à la stagflation reste peu probable pour l’instant. Les tensions sur le marché du travail ne devraient pas alimenter le cycle prix/salaires, tandis que les investissements dans une industrie plus durable et la transition verte offrent la perspective de soutenir l’économie. Pourtant, le retour du mot sonne comme le rappel d’un traumatisme collectif que les économies développées n’ont pas l’intention de vivre.

Julien Pilot, Enseignant-chercheur en économie (Inseec) / Maître de conférences (U. Paris Saclay) / Maître de conférences (CNRS), INSEEC Grande Ecole

Cet article est repris de Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article d’origine.

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